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Counseling Philosophie : donner aux collaborateurs les moyens de devenir philosophes
31.05.2013
(Il y a 1 ans)
Jean Mathy

Par Jean Mathy

Co-Fondateur de Counseling Philosophie1

Pourquoi vouloir que les collaborateurs deviennent philosophes ? Vous pourriez me répondre : Voilà bien une étrange idée, une idée de philosophe justement !  Que l’on devienne philosophe ?! Pas le temps pour ces enfantillages ! Soyons sérieux, nous n’avons pas le temps… de perdre du temps ! Pas le temps non plus pour se laisser pousser une barbe de philosophe, une barbe de sagesse ! ».

Devenir philosophe, c’est bien rechercher la sagesse. Encore faut-il bien préciser ce que l’on veut dire par « sagesse », car ce mot vient de « sophos » en grec, qui signifie « être savant », « être cultivé ». Cette soif de culture2, cette soif de savoir qui anime le philosophe lui fait développer des compétences en matière de raisonnement, de compréhension, d’habileté intellectuelle et par voie de conséquence de sérénité. En philosophie, ce sont originellement les savoirs qui développent le savoir-être.

Quelles sont donc les compétences du philosophe ? Les compétences que cultive le philosophe3 et que nous voulons transmettre peuvent être divisées en trois grandes familles4.

Fonder et clarifier ce que l’on dit

Il y a  d’une part la compétence en matière de « logique », ce que l’on retrouvera dans la notion de Logos dans l’histoire de la philosophie. Dans ce type de compétence, on privilégie et développe les compétences logiques de l’individu. On trouve ici la compétence à savoir produire une synthèse par exemple, ou encore la compétence à analyser un discours. On retrouvera par exemple la compétence à savoir repérer les contradictions, les paradoxes, les paralogismes etc. : « - Agis librement mais obéis scrupuleusement au processus ! », « Privilégiez la collaboration mais n’hésitez pas »  disait un manager à son managé ; en somme, il s’agit donc de développer toutes les compétences qui relèvent de la logique. On repérera par exemple facilement les injonctions paradoxales ou contradictoires5 dans un discours et on demandera alors une clarification de ce qui est dit. On apprendra à convaincre son interlocuteur, par une démonstration qui s’apparentera à un discours objectif, fondé en raison. Ce faisant, on renforcera son assurance personnelle, avec une réaffirmation forte de sa propre identité. Convaincre, c’est en effet être reconnu socialement6.

Se comprendre et comprendre l’autre

Étudier et pratiquer la philosophie, c’est aussi développer la capacité  d’interprétation et de compréhension, ce que l’on retrouvera dans la notion de Mythos dans l’histoire de la philosophie. Le mot « Mythos » a donné le mot « mythe » conçu comme un réservoir de significations qui servent à penser le monde. Le mythe n’est donc pas seulement une jolie histoire farfelue que l’on raconte pour le plaisir seul, il fait appel à notre imagination, à notre capacité d’interprétation du réel sans oublier sa dimension sociale et liante ; on se raconte des histoires de générations en générations précisément pour faire perdurer et évoluer nos identités. Comment cela se traduit-il concrètement sur le terrain ? Soit par exemple, une équipe d’administrateurs qui, du jour au lendemain due devenir une équipe de commerciaux et refusait de faire ce travail jugé « immoral » : il fallait alors travailler le mythe du « commercial » et concevoir une formation sur l’éthique du commerçant. Dans cette perspective, il s’agit de comprendre ma propre culture pour comprendre mes actes. Il s’agit ici de travailler notre capacité à interpréter une situation ou un comportement de la manière la plus profonde possible. Comment est-ce que je raconte à ma compagne (mon compagnon), le soir venu, ce que j’ai vécu aujourd’hui7 ? Comment est-ce que je raconte, autour de la machine à café, ce qu’il s’est passé tout à l’heure dans le bureau de mon patron? Qu’est-ce que cela dit de moi, des autres, de mon travail ? Est-ce que je puis comprendre le monde symbolique dans lequel mon client, mon manager, mon collègue évoluent pour que notre communication soit efficace ?

Agir avec discernement et habileté

Il y a enfin la compétence de ce que les philosophes de l’Antiquité appelaient la « phronésis » ou « prudence ». Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne rappellent que cette intelligence de la situation porte le nom de « Mètis 8». La Mètis c’est notre capacité à être rusé, à faire ce qu’il faut au bon moment, à agir le plus justement possible, de manière habile. Cette compétence est une combinaison entre analyse de la situation et expérience, elle est l’intelligence cultivée qui s’adapte à la situation à laquelle elle doit faire face9. De nombreux travaux, en particulier ceux de Christophe Dejours, parlent de cette « Mètis » comme étant nécessaire au bon déroulement du travail10  et nécessaire aussi pour une santé psychologique. Cette compétence est finalement la capacité à être flexible, rusé, simple et déterminé dans un monde complexe, fait de dilemmes, de violences et d’exhortations à l’autonomie. On apprendra donc les techniques conceptuelles par lesquelles on peut fonder son discours avec plus d’assurance personnelle. Ces techniques doivent être encadrées par une éthique, c’est-à-dire par une réflexion sur les limites possibles de mes techniques-tactiques. De quoi s’agit-il sur le terrain ? Voici ce responsable des ressources humaines qui me demandait comment il pouvait tout à la fois faire son travail – en l’occurrence renvoyer un de ses collaborateurs pour faute professionnelle – et rester « humaniste ». Après l’avoir accompagné dans sa définition de l’humanisme, il fallait comprendre ce que cela signifiait dans les actes, lors de l’entretien annuel.

Comment faire face à la complexité du monde dans lequel nous travaillons ? Comment faire pour redonner valeur et sens à notre travail ? Nous proposons d’apprendre et de pratiquer la philosophie. Philosopher c’est apprendre à fonder et clarifier ce que je dis, c’est apprendre à me comprendre et comprendre autrui et c’est agir avec discernement dans un horizon éthique pour une meilleure efficacité11.

Pour en savoir plus : www.counselingphilosophie.com

______________________________
1 Jean MATHY, Consultant, philosophe : jean.mathy@counselingphilosophie.com
2 Pierre Hadot présente la notion de « sophia » dans « Qu’est-ce que la philosophie Antique ».
3 Il faudrait, à proprement parler, dire « sophiste ». Mais à l’origine, il n’y a pas de différence entre le philosophe et le sophiste. C’est Platon qui posera une grande différence entre les deux notions.
4 Voir les travaux de Marilia Amorim à qui nous devons en grande partie cette redécouverte conceptuelle, dans « mythes en éducation, mythe de l’éducation ». Disponible sur le cairn.info.
5 Voir les travaux de Bouffartigue sur le sujet des injonctions paradoxales faites aux cadres.
6 Françoise Pierson a proposé une lecture d’Axel Honneth et a fait remarquer que l’on peut réduire la souffrance au travail à partir du moment où l’on donne aux collaborateurs les moyens d’argumenter et de voir leur identité renforcée.
7 Comme on le sait, ce travail de mise en récit est essentiellement un travail sur l’identité personnelle. Voir par exemple « Soi-même comme un autre » de Paul Ricoeur.
8 Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne, La Mètis des Grecs. Les ruses de l’intelligence. Paris, L’Harmattan, 1996.
9 L’association Altercursus, conseil en recrutement, a élaboré une méthode qui permet au recruteur de tester cette  intelligence de la situation chez les postulants pour aller au-delà de la simple présentation du CV.
10 Christophe Dejours insiste pour dire que la Mètis ou « ruse » est nécessaire pour arriver à ses fins, contourner éventuellement les règles.
11 Il est effectivement venu le temps de réconcilier éthique et efficacité, en évitant les écueils de l’angélisme d’un côté (l’éthique seule !) et du barbarisme (l’efficacité seule !). Notre responsabilité est aujourd’hui de penser ces deux dimensions ensemble.

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David Cosme Virginie vdcosme@ageqi.fr04/06/2013 - 19:29

bravo pour ces rappels sémantiques,une autre manière de dire que le sens et la santé mental sont liés! Certes pour contribuer à l'efficacité certes mais aussi pour le respect de notre humanité ...

David Cosme Virginie vdcosme@ageqi.fr04/06/2013 - 19:29

bravo pour ces rappels sémantiques,une autre manière de dire que le sens et la santé mental sont liés! Certes pour contribuer à l'efficacité certes mais aussi pour le respect de notre humanité ...

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