RH info

RSS

Articles
Imprimer Envoi email
Share
Stratégie RH > Management
(12 commentaires) |
(9 votes )
|
Franc-parler et professionnalisme
22.05.2013
(Il y a 11 mois)
Patrick Bouvard

Par Patrick Bouvard

A la demande de plusieurs lecteurs, je reviens sur un propos que j’avais tenu il y a quelques années. J’y affirmais que s’il y a des domaines où « il faut fermer sa gueule ou démissionner », ce n’est certainement pas celui du professionnalisme avéré ; en effet, quelqu’un qui possède une maîtrise des relations entre les causes et les effets d’une action, quelle qu’elle soit, et qui en garantit la reproductibilité et le perfectionnement dans le temps, ne peut demeurer passif devant des options et des orientations dont il pense qu’elles compromettent sa déontologie, son éthique ou son efficacité. Ceci ne signifie pas qu’il campera toujours sur ses positions, sans jamais se ranger à un autre avis, éventuellement mieux étayé ; cela signifie justement que c’est dans un éclairage mutuel et une argumentation solide que se conditionnent l’adhésion et l’efficience des professionnels. La possibilité de la franchise dans son mode de fonctionnement interne est donc un des fondements de la performance d’une entreprise.

Pourtant, le franc-parler ne semble pas vraiment de rigueur dans nombre de nos sociétés ; tant de la part des dirigeants et des managers que des collaborateurs, il semble que la langue de bois et les discours convenus l’emportent souvent sur des dialogues qui, pour être parfois tendus ou mouvementés, n’en sont pas moins constructifs. Comment maintenir la motivation d’un professionnel, si on ne respecte pas son expertise ? Et comment respecter son expertise et lui déniant son droit, ou plutôt son devoir d’intervention ? De même, comment être soi-même un professionnel si l’on ne défend pas son expertise, c'est-à-dire finalement si on ne respecte pas son propre travail ? Et comment respecter son propre travail si l’on se tait là où il faudrait parler ? Ce sont des questions de bon sens. La culture de maximisation du rendement a trop vite fait de réduire les doutes et les critiques à des « états d’âme », se croyant dès lors autorisée à les rejeter avec un mépris certain… voire à les interdire ! Les entreprises dans lesquelles ceux qui osent parler doivent s’attendre à un retour de bâton sont très clairement en train de vieillir et de se refermer sur elles-mêmes ; elles sont en danger à moyen et long terme ; et ses professionnels les plus dynamiques sont probablement en train de regarder ailleurs…

En outre, en un temps où l’on pense indispensable et stratégique de recueillir et de partager les savoirs de l’entreprise – tout ce qu’on appelle son « capital immatériel » –, ce n’est certainement pas le moment de se priver des réflexions, avis et mise en garde de ses collaborateurs, comme de tout autre interlocuteur concerné. Le franc-parler, bien avant d’être impertinent ou politiquement incorrect, est à concevoir comme une ressource de matière grise extrêmement féconde. En effet, il arrive souvent que ceux qui ont des difficultés à formaliser froidement leur savoir devant une feuille ou devant leur écran d’ordinateur trouvent beaucoup plus aisément la voie de l’expression lorsqu’ils sont en situation d’argumenter pour défendre une position ; et si on les écoute un tant soit peu, on découvre une mine de réflexions, d’idées, de dispositions et de potentiels que l’on sous-estimait.

Sans compter qu’il y a là en germe la base d’une gestion de conflit efficace, et d’une anticipation de problèmes tout à fait salutaire. Le temps perdu, à court terme, à écouter, est regagné au moins trois fois à moyen terme. Reprenons l’exemple de la fidélisation des cadres : quelqu’un qui peut vous parler franchement et qui est vraiment écouté restera bien plus aisément avec vous que si vous en faites un exécutant de luxe. Cela ne veut pas dire, c’est évident, que son avis l’emporte chaque fois ; mais qu’il est pris en compte et discuté comme étant le propos d’un interlocuteur valable et reconnu comme tel. Il en acceptera d’ailleurs d’autant mieux une décision qui ne va pas dans le sens qu’il souhaitait à l’origine ; et il la servira ensuite avec plus de conviction.

Le franc-parler est ainsi une qualité qui nourrit la compétence collective. Savoir le suggérer et en créer les conditions est un art qui fait partie intégrante du management, au quotidien. Au lieu d’être une atteinte à notre pouvoir ou à nos prérogatives de décideur ou de responsable, sa possibilité explicite conforte, pour nos interlocuteurs, une autorité de fond qui est sans aucun doute un facteur de succès.

Commenter
If the image is illegible, click it to get another one.
* Champ(s) obligatoire(s)

SDUMA09/04/2014 - 14:53

Un article pertinent sur l'éthique et les valeurs du savoir être. Un franc parler est nécessaire dans une société confrontée au mal être au travail. Il permet de faire avancer les sujets et d'alerter sur les écarts constatés

Papout01/06/2013 - 12:38

Excellent article qui est malheureusement criant de vérité dans bon nombre d'entreprises. Le divisé pour mieux régné est souvent bien présent sous des pseudos valeurs collectives prônées à l'extérieur et au sein des entreprises (slogan, communication internes, affichage, leitmotiv) concrètement de la poudre au yeux comparé à la réalité.
La frustration, la souffrance, l'absence de reconnaissance ne peuvent que réduire voire anéantir la créativité, la motivation, la mobilisation, l'esprit d'équipe et le positivisme qui sont les richesses des entreprises.

monneray31/05/2013 - 17:25

Je valide l'esprit et malheureusement, je déplore de nombre de chef (dictature) en postes, en l'absence de manageur visionnaire.
dans ma dernière experience, j'était comparé à un délégué contestataire (attentif aux droits et aux coût), alors que, dans vision de startégie tant IRP que GPEC je recherchais à faire évoluer les pratiques des manageurs et du directeur d'établissement.
En définitive, il à été préferer la sortie du RRH (moi).

Jean-Michel31/05/2013 - 14:23

Tout à fait d'accord.En contrepartie, lorsque la décision est prise, la loyauté de tous est une exigence.

Claire LESAFFRE29/05/2013 - 10:50

Bravo pour cet excellent article qui fait écho à l'une des conditions nécessaires dans une équipe, un groupe, une entreprise...pour faire naître l'intelligence collective : la capacité à se dire les choses (bonnes, moins bonnes, accord, désaccord...) entre membres du groupe comme gage de confiance permettant d'ouvrir la voie de la créativité, de l'innovation indispensables pour avancer dans notre monde en perpétuel évolution. Alors vive le franc-parler dans la bienveillance!

Patrick Bouvard28/05/2013 - 16:03

@nabila ;-)))

nabila28/05/2013 - 15:56

bravo pour cet article richissime. je suis sure que c'est ton franc-parler qui t'a fait si franc-écrire.

IP27/05/2013 - 19:48

Super article que je conserve. Il est certes plus difficile de gérer une "personnalité" qu'un "clône", mais beaucoup plus innovant pour tous ;-))

LO BONO27/05/2013 - 15:56

Je partage complètement ton analyse cher Patrick
cordialement

Véronique Bonnet27/05/2013 - 14:53

Bravo, bon à dire, à redire et bien... Je tweete, je scoop.it...Merci.

Antoine27/05/2013 - 02:46

J'approuve le propos de l'article dans son ensemble et particulièrement le 2ème paragraphe. Dans un des cours de management à HEC Montréal , on nous rappelle l'importance du travail bien fait et non pas uniquement la maximisation du profit. Le parallèle est fait entre l'artisan et le manager qui doivent tous deux avoir la passion de leur métier. De plus en plus d'entreprises se voient confronter à la situation où les employés ne sont plus seulement des outils de production mais des êtres capables de responsabilités et de prise de décision. On a beau répéter ces propos mais les situations persistent. Je vous renvoie à l'entretien de Laurent Choain, DRH de Mazars et sa vision des ressources humaines.
En tout cas, très bonne article.

Anonyme22/05/2013 - 10:12

merci pour cet article revigorant !!!

Les dossiers RH info
Technologies de l’Information et Réseaux Sociaux

18.12.2012

Tous les dossiers
Billet d'humour