
J'ai récemment appris que Science Po avait supprimé de son concours d'entrée l'épreuve de culture générale, sous prétexte qu'il y a plusieurs cultures dans le monde et qu'il ne faut froisser personne. Notez bien l'ineptie : plusieurs cultures… donc plus d'exigence culturelle ! Comme si parler de Flaubert, de La Bruyère, de Thomas d'Acquin, d'Averroès, de Sun Tzu ou d'Aimé Césaire était devenu un motif de discrimination ! Comme si respecter la diversité imposait de renoncer à penser en s'appuyant justement sur l'histoire des différentes civilisations et leurs productions littéraires, artistiques et spirituelles les plus remarquables ! Un arbre ne pousse vers le ciel que parce qu'il plonge ses racines dans les profondeurs de la terre ! Se couper de ses racines au profit du seul culte de l'efficacité – maitre mot à Science Po –, c'est se condamner à la stérilité.
On voit bien ce que cela donne en politique ; mais hélas nos entreprises n'échappent pas à ce nivellement par le bas : on réclame des cadres une capacité de créativité… tout en les écrasant littéralement sous des tâches prosaïques, un reporting constant et oppressant, des tensions managériales pas toujours opportunes et des horaires de travail débiles, quoique politiquement corrects. Dans notre vieux pays conservateur, la discipline de surface et le respect des féodalités parallèles l'emporte souvent sur la réalité d'un travail fécond ; et le respect des normes socio-culturelles de l'entreprise est dans la plupart des cas première sur l'atteinte intelligente des objectifs et sur le nécessaire renouvellement de la créativité. Remplacer la qualité et la valeur d'un travail par sa quantité et un nombre d'heures accru est à coup sûr le syndrome de la contre-performance à moyen terme… juste le temps, en fait, que la santé physique ou mentale commence à s'effilocher plus sérieusement.
Car tel est bien le problème : la créativité exige d'être nourrie par une culture de fond, une culture vivante qui prend inévitablement du temps, mais qui représente pour l'entreprise un investissement rentable et un moteur de développement dont elle a bien besoin ! La lecture, la fréquentation des arts, la compréhension des civilisations, la méditation des grands auteurs, l'écriture personnelle, etc. constituent peu à peu, comme par sédimentation, le terreau d'une créativité en tous domaines ; car l'intelligence n'établit pas entre les choses, dans sa capacité créatrice, les mêmes cloisonnements que nos cursus spécialisés : elle est mobile et recompose des éléments et inspirations piochés dans les réalités les plus diverses pour nourrir un domaine ponctuellement plus spécifique.
Or, en lieu et place de cette incitation culturelle – qui devrait presque figurer systématiquement dans la lettre de mission d'un cadre – on assiste au contraire à une déculturation générale, sans plus permettre aux gens de prendre la moindre minute dans leur journée ou leur semaine pour développer leur mesure intérieure. Soyons clair : il ne s'agit pas ici de prôner une culture encyclopédique et de transformer les cadres en savants. Il s'agit d'une culture générale vivante qui permet de posséder le recul et la souplesse d'esprit nécessaire à leur performance professionnelle elle-même ! Elle permet de prendre de la hauteur, d'objectiver des finalités, des pratiques, des difficultés qui sans cela restent confuses, et dont la causalité demeure, pour cette raison, ignorée. Elle permet de formaliser une « pensée » plus que jamais nécessaire à la clairvoyance et la gestion du stress, à une vision d'ensemble et à une sérénité raisonnable.
Cette « déculturation » ambiante repose sur le fait que l'activité culturelle d'un individu, à force d'être réduite à la portion congrue, finit par ressembler à la simple remémoration de lointains souvenirs… et encore ces derniers s'effacent-ils peu à peu ! Le « practico-pratique », comme on dit – en lui trouvant, pour la cause, toutes les vertus du soi-disant Saint Pragmatisme –, ne nourrit pas l'intelligence et ne la stimule pas à développer toutes les potentialités qu'elle recèle. Soumis à sa seule tyrannie, l'homme finit par s'abêtir ; un homme qui en arrive bientôt à qualifier de « trop conceptuelle » toute réflexion… qu'il n'a plus, en fait, les moyens de comprendre.
Seule la culture permet de maintenir vivante notre intelligence, et l'intelligence est indispensable à notre capacité créatrice ! Rappelons-en une fois de plus les caractéristiques principales, afin d'en mieux mesurer la portée :
Il est bien évident que tout ceci exige du recul et un minimum de sérénité et de réflexion. Et comme il est peu probable que les entreprises soient prêtes à intégrer cette dimension-là de leurs ressources humaines – car c'est un pan entier de ressources ignoré (par ignorance ?) par la majorité des GRH –, il faut entrer dans une véritable « résistance » à l'envahisseur bêtifiant que sont devenues nos journées professionnelles.
Au risque de répéter ce que j'ai déjà écrit ici, je vous retrace les grandes lignes qui peuvent aider à maintenir une exigence culturelle salutaire :
Certes, tout ceci prend du temps… un temps qui manque cruellement ! Jusqu'au jour où nous comprenons que nous n'avons que le temps que nous prenons ! Lui, ne nous donnera jamais rien ! A nous de le tyranniser, pour une fois ! Renversons la vapeur !
De toutes manières, une chose est certaine, c'est que, comme le dit Claudel : « à force de ne pas vivre comme on pense, on finit par penser comme on vit », c'est à dire qu'on finit par ne plus beaucoup penser ; par "non-penser" ou "dé-penser", tout comme on finit par "sur-vivre"… que ce soit dans la soie ou dans la fange.
Think a minute19/01/2012 - 18:05
Après l'obligation de lavage de cerveau par le cours de gender studies, Science Po continue son voyage insensé vers le postmodernisme et sa descente dans l'idéologie
Science Po ne devra pas s'étonner si les étudiants un peu soucieux de leur avenir ne s'y inscrivent plus...
Pauvre Europe!
Véronique AUGUSTINE DE SAVIGNY25/01/2012 - 10:22
Merci pour ce très bel article.
Sukru MINDAS26/01/2012 - 07:31
Cela parait tellement absurde, que l'on se demande comment une institution comme Sciences Po une telle chose. Pendant que l'on y est supprimons aussi l'histoire puisqu'il y'en a autant que de culture...
Thomas Chardin27/01/2012 - 00:15
Merci Patrick pour cet excellent article. Il est bien pensé, c'est le moins qu'on puisse dire !
Oui, il faut penser sa vie plutôt que de la panser !
Même en période de solde culturelle, dépensons et pensons sans compter.
Nicolas Mundschau29/01/2012 - 11:28
Merci Patrick pour cette analyse particulièrement éclairante, à laquelle j'adhère totalement.
La lecture de cet article m'a fait venir deux idées en tête. En plus de favoriser l'intelligence et la créativité, la culture a un rôle de "liant" entre les hommes qu'il ne faut pas négliger, en particulier dans un contexte de crise économique, et certainement plus profondément de crise de sens et de système. Cette dimension "liante" m'apparaît particulièrement pertinente face à la volonté d'ouverture affichée par Sciences Po.
Pour revenir à cette introduction à l'article, la question de la sélection sur critères culturels peut effectivement poser des problèmes de reproduction sociale. Tout spécialement quand on voit le désengagement des lycées dans l'enseignement des "humanités", rôle qui reviendra par défaut de plus en plus aux parents (à conditions qu'ils en aient eux-même les ressources). Je pense, pour toutes les raisons évoquées dans cet article, qu'il faudrait au contraire maintenir ces enseignements en lycée et les renforcer sous forme de tronc commun pour tous les étudiants en cycle supérieur, quelque soit leur orientation.
Article non censuré30/01/2012 - 15:27
Merci Patrick pour ton article.
Passant un concours il y a quelques années (pas celui de Sciences Po, mais celui d'une grande école de journalisme), j'avais été frappé de constater que le questionnaire de culture générale ne comprenait aucune question sur l'histoire de l'art, la philosophie, les religions ou encore la psychologie... et quasi aucune sur la littérature classique. Exit d'emblée tous les candidats universitaires de la formation classique (ce qui était mon cas). La version utilitariste de la "culture" qui n'avait plus de "générale" que le nom, faisait la part belle à l'économie, l'histoire contemporaine, la géopolique, les relations internationales... Je fus recalé lamentablement.
En réfléchissant à cet oubli (trop évident pour en être un en fait), je crois que j'ai compris une chose ce jour là : j'avais une vision trop "hollywoodienne" de la censure journalistique en France. En plus d'être risqué car toujours à double tranchant, l'interventionnisme des élites politiques ou économiques auprès des journalistes devient superflu si les esprits sont déjà en rangs serrés. La véritable censure est d'autant plus efficace qu'elle est indolore, silencieuse et effectuée très en amont des salles de rédaction : elle se fait au cours de la sélection d'accès à la formation initiale. Pratique, peu onéreux et moins conflictuel.
Hasard ou pas, à l'époque, les étudiants qui avaient le plus de chance d'être reçus au concours sortaient de... Sciences Pô.
Générale ? vous avez dit Général ?30/01/2012 - 15:29
« La véritable école du Commandement est la culture générale. » disait un autre général, Charles de Gaulle.
Jean-Pascal ARNAUD30/01/2012 - 16:48
Merci de cette belle invitation à une "résistance salutaire" ... Au-delà de ce qui peut être envisagé comme un "effort", chacun devrait se sentir plutôt invité, grâce à cette démarche de "pensée", à accéder à un éminent niveau de plaisir, fait de surprises, de découvertes, de co-incidences, pour soi et dans sa relation à de "nouveaux autres".
Eric M30/01/2012 - 17:39
Dommage que ce bel article commence par une inexactitude en ce qui concerne les motivations de ScPo: apparemment, il s'agissait de faciliter le recrutement d'étudiants d'origine modeste, l'épreuve de culture générale étant extrêmement marquée socialement et favorisant outrageusement les candidats d'origine CSP++, compte tenu des carences de l'enseignement secondaire.
Il reste à espérer que l'enseignement de la culture générale au sens le plus large: histoire, philo, littérature, etc. soit assuré pendant la scolarité à ScPo. Pas certain.
Pour le reste, merci, c'est une belle et salutaire défense et illustration de la culture générale.
bouvardp30/01/2012 - 23:28
Merci pour votre commentaire, mais il est dommage qu'il commence lui-même par une inexactitude. Relisez tous les articles et déclarations parus sur le sujet... vous verrez que l'origine modeste est un prétexte ! Celle de ces quelques étudiants qui sont utilisés pour servir le précepte de "discrimination positive"... Et puis, où est-il édicté que l'origine modeste signifiait l'inculture ? Que d'écrivains et artistes du monde entier pourraient vous contredire !!!! Et je vous avoue que moi-même, je ne me sens pas d'origine "supérieure"... Éclats de rires ;-) !
Véronique BONNET 30/01/2012 - 18:20
Merci pour la qualité de votre article et de votre plume ;=)!
J'adhère à vos propos. La culture générale est indispensable à l'élaboration d'une tension créative. Elle permet de fonder les références pour appréhender les écarts, les paradoxes, les manques et les absences, véritables leviers de la créativité et de l'innovation. Elle est un référent pour bâtir une pensée singulière, pour stimuler la proactivité et la prise de risque.
Cependant, comme le dit plus haut @Nicolas M., Eric M., la problématique de Science Po est je crois celle des critères culturels.
Aussi, la question posée devient ‘Peut-on imaginer des approches pédagogiques qui n’enfermeraient plus les savoirs culturels dans un carcan normatif, prédictif et social ?’ ‘Peut-on imaginer des approches pédagogiques qui pourraient améliorer l’appropriation de ces savoirs et aider à l'émergence de pensées novatrices ?’
Il ne me semble pas totalement absurde (ni même exclusif ;=) !) d’imaginer un processus plus inductif ; de stimuler l'envie de comprendre, d'apprendre, de relier sa pensée plutôt que de faire avaler par grosses bouchées de savoirs parfois indigestes et souvent trop vite oubliés ; de donner une valeur intelligible à ces connaissances plutôt que statutaires et élitistes car trop souvent ‘décontextualisées’.
Comme vous le dites si bien, tout ce qui peut favoriser les capacités et aptitudes à ‘discerner, hiérarchiser, éliminer, simplifier, composer, décomposer, recomposer, reconsidérer, transposer, élaborer, transgresser…’ participe à l’élaboration d’une culture générale. Le sujet vraiment crucial est celui de la gestion du temps. Le temps de la réflexion, le temps du recul, le temps de la confrontation, le temps du doute…
Pour ce temps d’écriture et donc l'enrichissement de ma culture générale … Encore merci ;=) !
Véronique A30/01/2012 - 18:45
Merci pour cet article! Ca rassure de voir que d'autres , rares, personnes questionnent cette tendance actuelle à l'incompétence et la pauvreté intellectuelle. Contre effet d'Internet? Conséquence d'un monde où le profit est devenu la seule valeur apparente et où tout ce qui n'est pas profit doit être annihilé? J'ai parfois l'impression qu'il suffit aujourd'hui de crier haut et fort n'importe quoi pour que ça devienne vérité, de préférence avec un petit peu de populisme, et hop c'est parti ! En fait votre article me fait penser au superbe livre de Wilhelm Reich "Ecoute petit homme !". A l'époque lui décortiquait la montée du nazisme. Aujourd'hui c'est le racisme, l'intolérance et l'accroissement du fossé riches pauvres. Parallèle fortuit?
IP31/01/2012 - 08:46
Super article. Je le garde car c'est un concentré de ce que je pense et ai commencé, ... un peu tard, à mettre en pratique.
Il faut prendre le temps de penser différemment, avec l'apport d'autres champs, pour pouvoir inventer de nouvelles solutions.
Jérôme HUBERT31/01/2012 - 21:56
Merci pour votre très bel article qui dénote avec l'orientation prise par certaines écoles "de référence", censées tirer leurs étudiants vers le haut.
Comme vous, je constate comment l'entreprise tend parfois à abrutir ses collaborateurs en se focalisant sur la performance du "savoir-faire" oubliant que le "savoir" (tout court), appelé jadis "les humanités", participe grandement au "savoir-être" tant recherché.
Provinciale01/02/2012 - 15:05
Modeste diplômée d'une Sciences Po de province il y a 6 ans, je suis attristée par le développement de la "grande soeur" parisienne qui servait de modèle (donneuse de leçon ?) à l'époque.
En voulant se caler sur le modèle des business school, Sciences Po a récupéré tous les travers de celles-ci : frais de scolarités exorbitants destinés à "acheter" son diplôme, moins de sélectivité à l'entrée pour faire du chiffre, navigation des dirigeants dans les hautes sphères, y compris financières...
Finalement, pas mécontente d'avoir fait mes études il y a plusieurs années!
Philosophe02/02/2012 - 14:57
Penser ! Penser ! Sinon j'ai le cerveau qui crâme d'amertume !!!!
BM02/02/2012 - 15:01
Merci pour cet excellent texte !!!
DENIEUL02/02/2012 - 15:44
Excellent article,peut-on échanger?Voir le site:
http://creativite-et-territoires.org/
bouvardp03/02/2012 - 21:09
Bien sûr que nous pouvons échanger ! Vous pouvez utiliser notre fiche contact pour me laisser vos coordonnées.
Nathalie BS02/02/2012 - 18:31
Je suis positivement stupéfaite, abasourdie, touchée...par tant de pertinence (pas facile d'avoir ce recul éclairé), d'intelligence (la pensée devient de plus en plus rare - du moins son partage - car on est trop dans l'immédiateté et dans la consommation efficace de communication et la réplique rapide), de courage (cela va à l'encontre des grands courants actuels de comportements et des sacro-saints dogmes pragmatico-pragmatiques des fonctionnements généraux actuels !).
En dehors de son "coup d'gueule" à destination de Sciences Po, le message de Monsieur Bouvard a une portée bien plus large encore !
Chapeau !
Sur le fond, j'adhère totalement au contenu de ce message à la fois critique, introspection et credo...et, quant à la forme, je n'aurais pas mieux écrit bien sûr.
Véronique B23/04/2012 - 17:31
Merci pour cet article si criant de vérité, malheureusement que l'on rencontre tous les jours, et pire puisque même au sein des entreprises, lorsque la créativité est initiée par un peitit noyau.. celle-ci fait tout pour sapper le travail.. Quand aux PME - TPE, la créativité est souvent synonime d'amusement ! et ils n'ont pas le temps ..