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On connaît la chanson…
17.12.2010
Tudoret Patrick

A explorer, humblement, les vastes ruches où la pensée de haut vol fait son miel, il arrive que l’on débusque un phénomène propre à révolutionner dix siècles de civilisation âprement conquise. Il fut un temps où déferlèrent les hordes barbares qui devaient défaire l’ordre ancien ciselé au glaive des légions romaines : les Huns, les Hérules, Les Goths, Alamans et autres Vandales dont le passage accoucha d’un vaste chaos dont furent bannis, pour longtemps, la rhétorique classique et les vers de Virgile.

De même, de nos jours, en des temps troublés où de nouvelles crises surgissent, où de nouvelles convulsions saisissent le monde, un nouveau danger menace : l’invasion diluvienne de la chansonfrançaaaise, catastrophe d’ampleur inégalée, à côté de quoi la crue centennale qui menace Paris rappellerait nos ablutions matinales. Petite précision d’ordre heuristique : la chansonfrançaaaise se divise en deux branches ontologiquement distinctes depuis le premier Concile de Nicée (Grégoire de Nysse a sur le sujet des pages édifiantes) : la chansonfrançaaaisedebase, brouet un brin benêt, dont Lara F., Florent P. ou Yannick N. sont des représentants dignes d’intérêt, et sa version plus élaborée : la chansonfrançaaaisàtexte. Certains exégètes – au premier rang desquels Evagre le Pontique et Basile de Césarée – voudraient nous faire accroire que la chansonfrançaaaisàtexte est une version moins nocive du genre, nourrie de siècles de poésie lyrique et de coupes à l’hémistiche du meilleur aloi. Or, sa fréquentation, ne fût-ce qu’intermittente et forcée (dans les ascenseurs de multinationales, les taxis ou au rayon «produits d’entretien» de chez Monoprix), nous renseigne efficacement. De grands auteurs classiques – citons, à titre d’exemple, Marc L., Renaud S., Vincent D., Jeanne C., Benjamin B. ou Raphael (pas l’obscur barbouilleur de la Renaissance, mais l’immarcescible créateur de «Et dans 150 ans…») lambrissent nos tympans de leurs bons sentiments, de leurs rébellions minuscules et de leurs rimes anémiées usinées au burin. Pas dix secondes de repos dans le champ sonore postmoderne où l’on maroufle nos synapses exténuées de chefs-d’œuvre à la divine inspiration. Verlaine et Brel n’ont qu’à remballer leur camelote. Mais, me dira-t-on, il y a bien longtemps, les rengaines napoléonolâtres de Béranger, les goualantes de Théresa ou les hymnes beuglants d’Aristide Bruant squattaient déjà la mémoire du peuple, argument recevable mais qui appelle une réponse sans détour. La grande différence est qu’aux cafés-concerts, au zèle kilométrique des vaillants colporteurs et au pavé luisant des arrière-cours ont succédé des chambres d’écho d’une tout autre ampleur, d’une puissance inédite et sans pareille au regard des siècles, versions récentes de la «pompe à phynances et de la machine à décerveler» du divin Jarry : la radio, la télévision et maintenant l’immense toile du Net. Autant de nappes dégoulinantes de pensée bobo-compatible qui constituent le gros du bataillon dans lequel les médias puisent leurs derniers alibis « culturels »… De quoi regretter Fernandel, Gaston Ouvrard et les comiques troupiers qui eux, au moins, ne prétendaient pas «poéter au-dessus de leur luth»… Enfin, bref, comme nous l’a enseigné Desproges, les détestations les plus arbitraires sont toujours les meilleures et comme le prophétisait déjà Nabokov, autre humoriste à ses heures : «Le bruit terrassera le monde» avant d’ajouter, lucide : «courage, fuyons !».

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